LIBERTÉ BAFOUÉE


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En janvier 2012, je suis sollicitée par une association humanitaire malgache en vue de réaliser différents reportages photographiques. Par le biais de cette association je vais avoir un accès direct à l’univers carcéral du pays.
Plusieurs difficultés se sont très vite imposées à moi : la stricte interdiction de l’administration pénitentiaire à un photographe de pénétrer au sein des geôles malgaches, le fait d’être une femme au sein des prisons d’hommes.
L’administration pénitentiaire malgache m’a donc d’abord fermé de nombreuses portes et ne m’a jamais donné l’autorisation de photographier.
« Liberté bafouée » a pu finalement être réalisé grâce à la complicité de certains détenus.

L’ensemble des prisons de l’Ile que j’ai visité datent de l’époque des colonies françaises et n’ont depuis fait l’objet d’aucune rénovation.
Dans certaines geôles, les détenus dorment à même le sol. Les plus chanceux auront une natte. A chaque déplacement, ils veilleront à l’emmener avec eux, de peur de se la faire voler.
Dans ces cellules de 50 mètres carrés, ce sont plus de 70 personnes qui s’entassent chaque nuit. Sur les murs, des écrits, des messages car  le papier et le crayon sont interdits. Et puis aussi des portraits de femmes, beaucoup …
Dans d’autres cellules, des détenus vivent sur des planchers de bois qui me rappellent les baraquements de Birkenau en Allemagne. Un trou au fond de la pièce sert de latrines. Il n’y a pas d’eau courante. La seule eau existante est celle du robinet extérieur mais elle est payante.
Avec la chaleur, l’air est irrespirable à l’intérieur des cellules. Un mélange d’odeurs d’urine, d’excréments, de transpiration mêlé à celle du manioc me donneront plusieurs fois des nausées et de terribles maux de tête.
Dans chaque enceinte pénitentiaire, il m’est interdit de parler avec les détenus, la communication se fait par le regard. Durant ces mois de visite je sortirai mon appareil photo à chaque fois qu’un accord tacite aura été obtenu.
Ces prisons ont ôté la liberté à tous ces hommes pour des raisons diverses. Certains sont là car dénoncés par un voisin pour un vol de zébu, les années passent en attente d’être jugés.

Et puis un jour, derrière un mur je vais découvrir le quartier des mineurs. C’est un choc profond à la vue de ces jeunes enfants qui pour la plupart vivent entassés dans une seule et même cellule, pieds nus et dépendants des plus grands pour se nourrir. Comme chez les hommes, il n’y a pas de cantine ou de service de repas. Ce sont les familles extérieures qui apportent avec elles fruits, riz et argent pour survivre à l’intérieur. Ces familles réparties sur l’île vont entreprendre plusieurs jours de voyage avant d’arriver à la prison. Ensuite il leur faudra faire preuve de patience pour obtenir un permis de visite. Parfois elles repartiront sans avoir pu remettre de nourriture et/ou d’argent car n’ayant pu pénétrer l’enceinte.
Le jour des visites, la tension monte dans la cour. Une ficelle est installée au sol par les gardiens. Elle symbolise la frontière entre ceux qui auront des visites et ceux qui n’en auront pas. L’attente dure des heures et certains détenus par défis passent et repassent de chaque côté comme pour provoquer le destin mais aussi leurs gardiens. Dans l’attente, la violence et l’agressivité se font grandissantes. Pour prévenir les émeutes, les gardiens font assoir les détenus dans la cour et leur demandent de chanter des chants religieux. Bon nombre se prêtent à l’exercice par foi ou par obligation. D’autres, plus rebelles ou réfugiés dans leur prison intérieure se tiennent à l’écart, comme résignés et ne semblant attendre personne. Certains auraient sans doute besoin de soins psychiatriques.

Et puis, la découverte des prisons de femmes, à quelques mètres bien souvent de celles des hommes et des enfants. Rien ne fera qu’ils se rencontreront, se croiseront un jour. Depuis leur cour extérieure qui est un simple carré, les femmes entendent les chants des hommes.
Des femmes sont là avec leur enfant, la plupart ayant accouché en prison. Les petits resteront jusqu’à leur première année, puis seront autorisés à revenir un dimanche par mois si la famille  d’accueil a les moyens de revenir. Beaucoup de femmes attendent d’être jugées, parfois depuis plus de 10 ans.

Et puis des chants poignants qui rappellent que la foi ici semble être la seule porte qui ne mène pas vers la folie ou le suicide…l’extérieur est là …si proche et si inaccessible!

Légendes :
01- Liste Nominative. A l’entrée des prisons, à la vue de tous, sont listés et nommés les détenus condamnés ou en attente d’être jugés.02- Le sens de la visite. A l’entrée de la prison, après parfois plusieurs jours de marche, des familles attendent d’obtenir l’autorisation de pouvoir visiter un proche.03- Le fil. Dans la cour, un fil sommaire a été posé au sol par les gardiens. Il symbolise la frontière entre ceux qui auront droit à une visite et ceux qui n’en auront pas. Certains détenus par provocation s’amusent à passer d’un côté puis de l’autre comme pour bousculer le destin.04- L’annonce. Les gardiens regroupent les détenus au sol pour procéder à l’annonce des droits de visite.05- Canaliser. Afin de canaliser les violences qui commencent à se manifester, les gardiens invectivent les détenus et les font chanter et prier.06- La foi. Certain détenus s’accrochent désespérément à leur foi.07- Natte. La plupart ont pour seul bien une natte qu’ils posent au sol pour dormir. Étant leur bien le plus précieux, ils l’emportent avec eux dans tous leur déplacement dans l’enceinte de la prison pour ne pas se la faire voler.08- Coiffeur. Coiffeur dehors, coiffeur dedans.09- Broderie. Pendant des heures des détenus brodent des paysages malgaches sur des pièces de coton.

10- Cellule. Chaque cellule d’une dimension d’environ 50m2 peut contenir jusqu’à plus de 70 personnes. A chaque entrée sont indiqués à la craie le nombre de détenus, les condamnés et ceux qui sont en attente de jugement.11- Manioc. Dans un petit coin de la prison, un abri avec deux grandes marmites où cuit du manioc. Le seul aliment fournit aux détenus par l’administration en place.

12- La ration. Obtenir une ration de manioc, une fois par jour.

13- La queue. L’administration ne fournissant pas l’eau, les détenus doivent l’acheter. Des queues dans la cour jusqu’au seul robinet de l’enceinte pénitentiaire pour acheter quelques litres d’eau.14- L’Eau. Acheter de l’eau pour boire, pour cuisiner …pour garder un peu de dignité.15- Quartier des mineurs. A quelques mètres du quartier des hommes, le quartier des mineurs. Pour un vol, l’enfance s’envole pour toujours.16- Prison d’enfants. Liberté bafouée. Des enfants enfermés et entassés dans des cellules spartiates.17- Rêves brisés. Dans leurs regards, j’y ai vu des rêves brisés.18- Comme les adultes. Les enfants se doivent d’assurer leur alimentation au quotidien. Les plus jeunes devront compter sur les plus âgés.19- Quartier des femmes. Sans jamais se croiser, des hommes, des enfants et des femmes sont enfermés à quelques mètres les uns des autres.20- Interrogations. J’ai rencontré des femmes qui étaient enfermées depuis plus de dix ans et qui attendaient encore d’être jugées.21- Maternité. De nombreux enfants naissent dans ces prisons malgaches. Ils resteront avec leur mère jusqu’à leur première année. Ensuite c’est à raison d’un dimanche par mois que les visites sont autorisées et si seulement les familles peuvent faire le voyage jusqu’à la prison où la mère est incarcérée.22- Jehovah. Les murs des cellules remplacent le papier qui n’a pas son droit d’entrée dans la prison.

Photographs by SERRO Isabelle