De l'autre côté du miroir

Fred JACQUEMOT


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« JE SUIS UNE STAR DE CINEMA » Le maquillage a déjà fondu… Sous les néons, l’odeur de graillon du resto « Au pt’it creux » ; Je suis une star de cinéma et je quitte cette loge en réajustant mon mascara, histoire de mettre un peu de contre-jour à la nuit qui vient. J’ai un pt’it creux juste à la vie, un pt’it creux d’mémoire au milieu de ce trottoir pourri. « Faut aimer ça pour le faire pourtant » Un peu troublant, non ? Aimer ce mec-là, bourré dans sa jeep tellement que les autres filles en veulent pas, aimer celui-là, même pas foutu de te baiser comme une femme où comme un homme, entre les cuisses quoi, aimer peut être même celui qui a éclaté la gueule à ma copine, à mon pote, à grands coups de marteau, en septembre dernier, si bien qu’elle en est morte, aimer aussi ce cinglé qui a buté mon ex « coloc » et qui peut-être, un jour, me butera et aimer au point de le mépriser ce prince saoudien qui me paye 100 000 la passe et qui s’endort bourré au pieu. « Moi, quand je pars à l’aventure, je vais jusqu’au bout, c’est tout ». Les aimer tous d’un coup et puis les oublier, mes hommes, parce que tomber de l’un d’eux ou de l’une d’elles ne sert à rien, ils t ‘auront effacé bien trop vite. Parfois l’un deux revient régulièrement alors on se sent bien, comme si on jouait à y croire le temps d’un caraco ou d’un parfum offert. Finalement le parfum sera plus utile pour les mauvais jours. S’asperger de Guerlain histoire de changer d’air en un coup de spray, de fermer les yeux, d’enlever ces pompes qui me serrent les pieds et comme dans la pub : sourire, Sophie Marceau, la grande avenue, le petit matin qui traîne en bas résille, la nuit qui se démaquille et qui rougit dans le caniveau ; « je suis une star de cinéma » et je marque de triomphe ce Bessières que j’enrobe de « champs-élysée ». Ce n’est plus le ciel râpeux du tapin qu’on peut sentir juste en marchant après Guy Moquet où le cimetière des Batignoles, ce n’est plus cette nuit de poudre qu’on achète au rabais qui sent le « demake-up » et la laque de prisunic. Ce n’est plus cette gerçure que je réanime comme une tigresse en râpant ma langue sur mes lèvres, pour faire plus pute, chaque fois qu’une voiture passe. C’est un moment précieux où l’on oublie le froid, cette maquerelle ; une amie en congé passe et nous souhaite bonne chance en nous traitant de « petite tapette mal baisée », mais ça c’est notre patois de politesse. Ça n’a duré que deux minutes, mais on se serait cru à une réunion de famille, comme au bled, je pourrais presque entendre la voix de ma mère, l’odeur de thé à la menthe, la pistache de « Halwa », trois notes de « Houd »… C’était ça Alger. Alger ? « Je ne m’en souviens plus… » C’est vrai qu’il fait froid et, par ce temps, les secondes passent comme la mort et les clients comme des fantômes. Réveiller la mort en face d’un cimetière n’est pas chose facile et la concurrence est rude. Les petites nouvelles arrivent en masse, les papiers se faisant rare et l’héroïne indispensable, elles passeront le bizutage de quelques crachats et insultes des plus anciennes et intègreront une place au soleil près d’un camion où sous un réverbère (ceux-là ne manquant pas à Paris) et diront que cette situation ne durera que ce que durent les roses. « Ça fait dix ans que je fais ça, et chaque jour j’espère arrêter » Alors pourquoi ? Pourquoi ne pas arrêter ça tout de suite, balancer la plaquette de subutex, se lancer à corps perdu cette fois-ci dans les boîtes d’intérim : « Mais moi ce que j’aime c’est l’Art, créer, la peinture, la musique, la poésie », alors pourquoi ne pas démarcher comme n’importe quel « artiste » : monter un groupe, la bohème, « Nous récitions des vers groupés autour du poêle en oubliant l’hiver » La totale quoi ! Enfin dans ce goût-là. « Mais je ne sais pas le faire et même si je déteste ce métier, peut-être, finalement qu’au fond de moi-même je ne suis qu’une pute » David Babin « BAB’X » 2001

 

Pays : France
Lieu : paris

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