TSIGANES, des Parcours de Vies

Jeannette GREGORI

© Jeannette Gregori


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« Bien qu’atrocement mutilés dans leur identité, les Gitans  ont su préserver jusqu’à nos jours un ensemble de coutumes, un système de valeurs et un sens de la dignité qui les ont aidés à survivre contre vents et marées. On ne peut, finalement, qu’admirer une résistance aussi exceptionnelle à une assimilation totale synonyme de mort, et souhaiter que les Tsiganes de tous les pays maintiennent encore cette indispensable différence sans laquelle les hommes de demain n’auraient plus rien à se dire ». Bernard Leblon, Les Gitans d’Espagne

« Les photos de Jeannette Gregori sont très belles et émouvantes. On ne devrait jamais arriver au déchirement du cœur sauf en musique, en poésie et en photographie ». Alexandre  Romanès

 

Note d’intention 

C’est le hasard qui semble avoir mené ma curiosité vers un terrain de Manouches évangéliques installés le long d’une route départementale en Alsace, été 2008. Pourtant la constellation d’événements qui allait suivre m’a fait reconsidérer ce « coup du sort » et l’appréhender comme la nécessité d’une œuvre à accomplir au service de la cause des communautés roms. Au vu des idées préconçues qui fustigent encore le Gitan, la photographie m’est apparue comme un moyen propice à lui rendre son caractère noble et engageant, au travers de scènes d’humanité authentique. La série d’expulsions qui allait commencer sur notre territoire national en 2010 a consolidé ma démarche artistique d’un engagement pour la reconnaissance de leur dignité.

Très tôt, ma promesse fut faite à un pasteur évangélique que mon appareil photo ne servirait ni à dégrader leur image ni à biaiser l’information sur leurs conditions de vie. C’est en tenant cette promesse que j’ai pu me faire accepter sur les terrains d’Alsace, de Paris, du sud de la France et que mon œuvre photographique s’est construite. Les enfants se sont laissé photographier avec plaisir comme s’il s’agissait d’une activité récréative tout en exprimant le besoin crucial de faire accepter l’image de leur communauté.

Mon regard s’est fait témoin de la beauté de leur sourire, la profondeur de leur regard, l’amour dont ils enveloppent leurs parents. Le proverbe rom « Nane chavem nane bacht », en Français : « Pas de bonheur sans enfant » en dit long sur la considération des parents pour leur progéniture. Avec ces portraits de jeunes Tsiganes, il était impérieux de défendre toutes les valeurs de la communauté : le principe de « l’enfant roi », le respect des anciens, les notions de solidarité et de partage, les croyances religieuses issues de divers courants et l’élément constitutif de la personnalité des itinérants et semi-sédentaires : être voyageur. Les pèlerinages aux Saintes Maries de la Mer m’ont permis de partager la ferveur de leur foi dans l’intimité de la crypte ou  lors des processions. Tout ce qui relevait du pittoresque m’a paru essentiel pour représenter une communauté irriguée de poésie. L’événement mémorable de la remise du prix Romanès à Manitas de Plata en 2013, une année avant qu’il ne nous quitte, la fête pour les Gardians que Louise Pisla Helmstetter a honorée de sa présence pour la dernière fois en 2013 en sont le reflet. Le violon de Yardani Torres Maiani et la guitare d’Engé Helmstetter semblaient appeler au recueillement, rendant à la doyenne des Manouches d’Alsace le plus bel hommage.

La rencontre avec la famille du cirque Romanès, boulevard de Reims, à Paris a été une expérience vécue dans la convivialité. Considéré comme le  « dernier cirque tzigane au monde », il continue de faire vivre la culture rom, gitane ou manouche. Institution familiale créée en 1994 et dotée de huit caravanes, le cirque est installé l’hiver à Paris et part en tournée en France à partir de mai. Ne faisant pas se produire d’animaux, il compte une vingtaine d’artistes et des musiciens et présente des numéros de trapèze, de funambule, de jonglage, de cerceaux ou encore des danses traditionnelles. Dans le spectacle Les Lignes de la Main jusqu’au Coude, les acrobates graciles et leurs numéros de voltige aérienne ont renforcé l’image poétique que la communauté conserve passionnément.

Les événements de la Roma Pride en 2012, place du Panthéon et en 2013, place de la Bastille étaient portés par l’engagement des associations telles que l’EGAM (European Grassroots Antiracist Movement) ou l’UFAT (Union Française des Associations Tsiganes) dans la lutte pour la défense de la dignité des Roms. Parmi les revendications de leurs actions : la liquidation d’une porcherie à Lety, République tchèque et la reconnaissance du génocide tsigane. Le démantèlement de l’usine porcine implantée sur un ancien camp de concentration où ont péri un millier de Roms a été consenti par les autorités tchèques en 2018 après un combat d’une dizaine d’années mené par l’EGAM. La reconnaissance du génocide tsigane fut une lutte menée, principalement en France et en Allemagne par Romani Rose, Président du Conseil Général des Roms et Sintis qui a perdu treize membres de sa famille dans les camps  d’Auschwitz et de Ravensbrük. Cette reconnaissance réclamée de longue date fut matérialisée en 2012 à Berlin par l’inauguration du Mémorial aux Roms européens assassinés pendant le nazisme. En 2016, dans le Maine-et-Loire, à Montreuil-Bellay, le plus grand des 31 camps gérés par les autorités françaises, dans lesquels furent internés plus de 6000 nomades, le Président de la République, François Hollande évoqua pour la première fois la responsabilité de l’Etat dans la persécution des Gens du Voyage. La journée européenne de commémoration du génocide des Roms se tient, à présent, le 2 août. Elle est reconnue officiellement depuis 2015 par le Parlement européen. Sa date fait écho à la « Zigeunernacht » (la Nuit des Tsiganes, en français) : la nuit du 2 au 3 août 1944 où les nazis décidèrent la liquidation du camp des Roms d’Auschwitz-Birkenau, assassinant près de 3 000 personnes.

Le voyage en Pologne au sein de l’atelier Jaw Dikh ! (« Viens Voir ! ») fondé par Malgorzata Mirga en compagnie d’artistes roms, m’a permis de découvrir en 2011 la communauté de Szaflary vivant dans la plus grande précarité. Deux ans plus tard, j’ai participé à nouveau à cette résidence, les artistes y étaient différents. Cette fois-là, j’ai rencontré des Roms au statut social établi vivant à Czarna Gorà et Zakopane. La plupart d’entre eux avaient fréquenté les bancs de l’université, avaient réussi leur vie professionnelle et avaient parfois fondé leur propre entreprise. Ces familles ont accepté de m’ouvrir la porte de leur foyer où la propreté et le confort étaient apparents. Des couples mixtes roms et non-roms témoignaient de la tolérance réciproque qui se développait. L’image d’Epinal des tenues traditionnelles et du dénuement se dissolvait au fil de ces rencontres. Il était devenu important de rendre hommage également à ces personnes qui différaient des stéréotypes et qui avaient fait un pas vers une vie meilleure au prix d’efforts, de longues études et souvent d’humiliations.

Ecrire sur le thème des Roms n’est pas aisé lorsque l’on n’est pas soi-même issu de cette communauté. On est réticent à s’emparer d’un droit si souvent réprimé par les Tsiganes eux-mêmes envers les membres de leur clan qui ont daigné se consacrer à cette activité par le passé. La langue est une tradition fondée sur la mémoire orale, elle ne s’écrit pas et la communauté la considérait même comme une malédiction. Papusza, la poétesse tsigane de Pologne née en 1908 fut accusée de trahison par les siens lorsqu’elle fit publier ses poèmes et fut mise à l’écart. Lorsque Matéo Maximoff, premier écrivain rom fit publier en 1946 son roman  Les Ursitory, il dut aussi subir la désapprobation des siens avant que le temps ne lui rende justice et qu’il ne soit nommé Chevalier des Arts et des Lettres en 1986. Alors, à défaut d’aborder  le mythe tsigane qui reste dans la confidence des initiés, je m’en tiendrai à livrer des témoignages qui m’ont été confiés lors de conversation ou d’interviews. Des récits de vie serviront à comprendre l’histoire des sujets photographiés. Cette double écriture permettra de livrer plus explicitement le message de tolérance dont les photographies se veulent porteuses. En recueillant la parole des délégués de l’UFAT, de diverses personnalités (musicien, écrivain, conteur, pasteur…) et de femmes roms, manouches et gitanes, je souhaiterais composer une mosaïque représentative des Tsiganes d’aujourd’hui. J’espère ainsi mettre ma plume et mon regard au service de la communauté pour mieux rendre compte de sa richesse. Si à ce jour, les Roms n’ont toujours pas adopté l’ensemble de nos valeurs c’est parce qu’ils ont jugé que certaines n’étaient pas aussi bénéfiques que nous ne le pensions.

Jeannette Gregori


 

Pays : Pologne
Région : Alsace
Lieu : France, Pologne, République tchèque

Nombre de photos : 40