TSIGANES, des Chemins de Vies

Jeannette GREGORI

© Jeannette Gregori


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« Bien qu’atrocement mutilés dans leur identité, les Gitans  ont su préserver jusqu’à nos jours un ensemble de coutumes, un système de valeurs et un sens de la dignité qui les ont aidés à survivre contre vents et marées. On ne peut, finalement, qu’admirer une résistance aussi exceptionnelle à une assimilation totale synonyme de mort, et souhaiter que les Tsiganes de tous les pays maintiennent encore cette indispensable différence sans laquelle les hommes de demain n’auraient plus rien à se dire ». Bernard Leblon, Les Gitans d’Espagne

« Les photos de Jeannette Gregori sont très belles et émouvantes. On ne devrait jamais arriver au déchirement du cœur sauf en musique, en poésie et en photographie ». Alexandre  Romanès

 

Note d’intention

 

Si le génocide, les persécutions et la précarité ont enténébré l’Histoire des Tsiganes en France, et dans le reste du monde, ils demeurent aujourd’hui, fiers de leur culture, leur mode de vie et leurs valeurs singulières. Initié en 2009, ce projet photographique s’est construit pendant une dizaine d’années en France, en Pologne et en République tchèque, avec le souci de mettre en lumière la dignité des Tsiganes, aujourd’hui encore malmenée par le préjugé. Au travers de scènes de vie, ou de regards  évocateurs, les valeurs chères à la communauté se dévoilent : le respect des anciens, la vie au grand air, l’amour inconditionnel prodigué par les parents à leurs enfants. En filigrane de ces portraits, se lisent aussi les difficultés sociales et économiques auxquelles la communauté doit faire face: une discrimination ostensible, la fragilité du statut social des femmes et les difficultés liées au logement.

L’une des principales séries de photographies a été réalisée en 2016 dans le quartier manouche du Polygone à Strasbourg, où résidaient 170 familles, six mois avant que leurs maisons ne soient détruites. A la suite d’un arrêt d’insalubrité, la Ville a procédé à un plan de relogement du terrain où les familles étaient installées depuis 50 ans. Au lieu d’une destruction, les habitants auraient souhaité un assainissement du quartier, avec une plus grande prise en considération de leur attachement à leurs habitats, leurs souvenirs et leur mode de vie. Ce que la minorité tsigane a considéré comme le sacrifice d’un cadre de vie naturel, la Ville l’a vu comme un projet social précurseur. Vivre dans un pavillon conventionnel, payer des charges locatives et restreindre la tradition du voyage sont les composantes d’un nouveau mode vie, auquel les familles manouches, qui ont eu la chance d’accéder au confort, doivent désormais s’habituer.

Les pèlerinages aux Saintes Maries de la Mer trouvent également une place dans ces témoignages photographiques, laissant transparaitre la poésie qui irrigue les manifestations religieuses des communautés rom, manouche et gitane. La ferveur de leur foi s’exprime dans l’intimité de la crypte ou lors des processions. Durant la semaine qui les précède, des veillées se succèdent dans la l’église de Notre-Dame-de-la-Mer, dont la crypte est embrasée de cierges et baigne dans une chaleur d’étuve. Les femmes habillent Sara qui est alors revêtue d’une cinquantaine de robes différentes. De nombreuses familles profitent de ce rassemblement pour faire baptiser leurs enfants, dans le sanctuaire camarguais. La remise du prix Romanès à Manitas de Plata en 2013, une année avant qu’il ne nous quitte, ainsi que la fête pour les Gardians que Louise Pisla Helmstetter, doyenne des manouches d’Alsace, a honorée de sa présence pour la dernière fois, sont autant de moments mémorables qui se sont déroulés lors du pèlerinage.

La rencontre avec la famille du cirque Romanès, boulevard de Reims, à Paris en 2013, a été une expérience vécue dans la convivialité. Considéré comme le  « dernier cirque tsigane au monde », il continue de faire vivre la culture rom, gitane ou manouche. Institution familiale créée en 1994 et dotée de huit caravanes, le cirque est installé l’hiver à Paris et part en tournée en France à partir de mai. Ne faisant pas se produire d’animaux, il compte une vingtaine d’artistes et des musiciens et présente des numéros de trapèze, de funambule, de jonglage, de cerceaux ou encore des danses traditionnelles. Dans le spectacle Les Lignes de la Main jusqu’au Coude, les acrobates graciles et leurs numéros de voltige aérienne ont renforcé l’image poétique que la communauté conserve passionnément.

Les événements de la Roma Pride en 2012, place du Panthéon et en 2013, place de la Bastille étaient portés par l’engagement des associations telles que l’EGAM (European Grassroots Antiracist Movement) ou l’UFAT(1) (Union Française des Associations Tsiganes) dans la lutte pour la défense des droits des Roms. Parmi les revendications de leurs actions : la liquidation d’une porcherie à Lety, République tchèque et la reconnaissance du génocide tsigane. Le démantèlement de l’usine porcine implantée sur un ancien camp de concentration où ont péri un millier de Roms a été consenti par les autorités tchèques en 2018 après un combat d’une dizaine d’années mené par l’EGAM. La reconnaissance du génocide tsigane fut une lutte menée en Allemagne par Romani Rose, Président du Conseil Général des Roms et Sintis qui a perdu treize membres de sa famille dans les camps d’Auschwitz et de Ravensbrük. Cette reconnaissance réclamée de longue date fut matérialisée en 2012 à Berlin par l’inauguration du Mémorial aux Roms européens assassinés pendant le nazisme. En 2016, dans le Maine-et-Loire, à Montreuil-Bellay, le plus grand des 31 camps gérés par les autorités françaises, dans lesquels furent internés 6500 nomades, le Président de la République, François Hollande évoqua pour la première fois la responsabilité de l’Etat dans la persécution des Gens du Voyage. La journée européenne de commémoration du génocide des Roms se tient, à présent, le 2 août. Elle est reconnue officiellement depuis 2015 par le Parlement européen. Sa date fait écho à la « Zigeunernacht » (la Nuit des Tsiganes, en français) : la nuit du 2 au 3 août 1944 où les nazis décidèrent la liquidation du camp des Roms d’Auschwitz-Birkenau, assassinant près de 3 000 personnes.

Le voyage en Pologne au sein de l’atelier Jaw Dikh ! (« Viens Voir ! ») fondé par Malgorzata Mirga en compagnie d’artistes roms a été l’occasion de découvrir, en 2011, la communauté rom de Szaflary vivant dans une grande précarité. Son intégration dans la société polonaise a été entravée par un accès à l’emploi quasi-impossible, des conditions de vie déplorables, des discriminations vécues au quotidien et qui s’observent dès le plus jeune âge. Des études menées par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne soulignent que 30% des enfants Roms de Pologne ne sont pas scolarisés. Quand bien même ils le sont, 20% d’entre eux sont scolarisés dans des écoles spécialisées pour enfants présentant un handicap mental. L’association Rom (Roma association) soutient pourtant que deux tiers des enfants placés dans ces écoles sont en capacité de suivre une école normale. Deux ans plus tard, une nouvelle résidence artistique à Czarna Gorà et Zakopane a permis la rencontre avec des Roms au statut social établi. Parmi eux certains, étaient diplômés de l’Université Jagellone ou de l’Académie des Beaux-Arts Jan Matejko de Cracovie et avaient réussi leur vie professionnelle, d’autres avaient parfois fondé leur propre entreprise. Ces familles ont accepté d’ouvrir la porte de leur foyer où la propreté et le confort étaient apparents. Des couples mixtes roms et non-roms témoignaient de la tolérance réciproque qui se développait. L’image d’Epinal des tenues traditionnelles et du dénuement se dissolvait au fil de ces rencontres. Il était important de rendre hommage également à ces personnes qui différaient des stéréotypes et qui avaient fait un pas vers une vie meilleure au prix d’efforts, de longues études et souvent d’humiliations.

Ecrire sur le thème des Roms n’est pas aisé lorsque l’on n’est pas soi-même issu de cette communauté. On est réticent à s’emparer d’un droit si souvent réprimé par les Tsiganes eux-mêmes envers les membres de leur clan qui ont daigné se consacrer à cette activité par le passé. La langue est une tradition fondée sur la mémoire orale, elle ne s’écrit pas et la communauté la considérait même comme une malédiction. Papusza, la poétesse tsigane de Pologne née en 1908 fut accusée de trahison par les siens lorsqu’elle fit publier ses poèmes et fut mise à l’écart. Lorsque Matéo Maximoff, premier écrivain rom, de langue française, fit publier en 1946 son roman  Les Ursitory, il dut aussi subir la désapprobation des siens avant que le temps ne lui rende justice et qu’il ne soit nommé Chevalier des Arts et des Lettres en 1986. Alors, à défaut d’aborder  le mythe tsigane qui reste dans la confidence des initiés, ne sont livrés, ci-après, que des témoignages recueillis lors de conversation ou d’interviews. Des récits de vie servent à comprendre l’histoire des sujets photographiés et permettent de livrer plus explicitement le message de tolérance dont les photographies se veulent porteuses. En donnant la parole aux femmes roms, aux délégués de l’UFAT, à diverses figures emblématiques (musicien, écrivain, conteur, pasteur…), une mosaïque des Tsiganes d’aujourd’hui se compose, riche de sa diversité culturelle.

 

 

(1)UFAT (Union Française des Associations Tsiganes). Officialisée en 2008, sur une base laïque, elle fédère 30 associations, représentant toutes les ethnies (les Sintis, Manouches, Yéniches, Gitans, Rroms) et tous les modes de vies, des commerçants itinérants aux communautés enracinées depuis des siècles dans une même commune. L’UFAT bouscule depuis fin 2008 le paysage associatif. Issue du collectif national des associations tsiganes, elle occupe une position originale entre les associations spécialisées, animées par des professionnels non voyageurs et les organisations religieuses qui ne peuvent représenter l’ensemble des usagers. Calquée sur le modèle des organisations non-tsiganes, elle compte obtenir une crédibilité qui est toujours contestée par les collectivités aux organisations tsiganes plus anciennes.


 

Pays : Pologne
Région : Alsace
Lieu : France, Pologne, République tchèque

Nombre de photos : 40